RENCONTRES

 

Jeanine Montardre - lundi 7 novembre 2016

 

L'entreprise Bréchard, née et implantée à Roanne, avait installé une puissante annexe à Pouilly-sous-Charlieu à la fin du XIXe siècle. Le nombre d'employés qui font tourner les centaines de métiers de l'usine, et les conceptions paternalistes du patronat catholique de l'époque, avaient inspiré au fondateur Antoine Bréchard la construction de cités ouvrières où seraient logées à moindre frais les familles de ses salariés. C'est ainsi que, toute petite, Jeanine est entrée avec ses parents dans cet univers pour ne jamais plus en sortir. Elle y découvre un monde, ces codes, peut témoigner de son histoire. Elle est une des dernières à l'avoir connu depuis l'enfance et à résider encore dans l'une de ces maisons typiques qui forment un quartier entier de la petite ville qui compte 2600 habitants aujourd'hui.

 

Le père de Jeanine était employé par l'entreprise de Charles Bréchard, fils d'Antoine, pour s'occuper de l'entretien de l'usine et de la cité. Après son temps de mobilisation commencé à l'Arsenal en 1939, il avait été embauché par le directeur de l'usine de Pouilly. Un nom resté célèbre dans la région : M. Bazand. Jeanine nous désigne le visage de ce fameux directeur, ombré d'une moustache, au milieu des machines, dans une photo incroyable : l'image souvenir d'un jour où la neige fit s'effondrer les verrières et s'invita dans l'atelier, transformant les machines en sculptures coiffées d'une mousse blanche. Elle se souvient aussi des conditions de vie, à l'époque. La cité Bréchard était organisée géographiquement et reprenait les distinctions sociales de classe. Jeanine évoque « l'allée des rupins », où s'alignaient les maisons des gareurs, ouvriers de statut supérieur. À l'arrivée de sa famille, il n'y avait pas de WC dans les maisons, et même pas d'eau. Il fallait pour en chercher se rendre au puits. Heureusement, une organisation bien pensée en avait prévu trois par allée. Il y avait aussi deux lavoirs dans la cité, se souvient Jeanine, « un pour savonner, l'autre pour rincer ». Tout était calculé, chaque maison avait un petit terrain où jardiner, et l'on avait fait le choix de la présence décorative de marronniers : « un pour trois maisons ».

 

C'est encore M. Bazand qui embauche Jeanine. Elle a 15 ans. Elle sera d'abord (comme ce fut souvent le cas pour les jeunes employées), caneteuse, dévideuse. On lui montre aussi les différents postes et métiers de l'usine, le tordage, le garnissage de cantre, l’encollage (une opération spécifique du tissage de coton, pratiquée dans une salle spéciale), le piquage de peignes (travail en quoi elle excelle, on l'appelle parfois le samedi après-midi, ce qui lui permet d'additionner les heures supplémentaires), « je veux que tu apprennes tout », explique M. Bazand en l'accueillant. C'est ainsi que Jeanine se familiarise avec le métier d'ourdisseuse. Elle aura même en charge, avec une autre ouvrière, la bonne marche d'une machine dernier-cri, un ourdissoir automatique créé par les fameux ARCT (Ateliers roannais de Constructions textiles). On vient le voir de loin, de Chine même, tant cet ourdissoir est révolutionnaire. Le travail de Jeanine est alors proche de la démonstration, et c'est un rôle qui l'emplit de fierté. Elle conservera toute sa vie cette aptitude à montrer, à expliquer, à renseigner. Ainsi, après s'être arrêtée quand, mariée à un gareur de chez Bréchard, elle dut s'occuper de ses enfants, elle devint aide-ménagère, et c'est à elle que la société qui l'employait confia les apprenties.

 

La mort du petit-fils du fondateur intervient brutalement en 1952, et marque une rupture décisive avec le succès jamais démenti de l'entreprise de cotonnade. Plus rien ne sera jamais comme avant, tout s'effondre, l'usine de Pouilly s'apprête à fermer. « Il aurait fallu partir à Roanne, puisque toute la phase de préparation ne se faisait plus à Pouilly ». Le couple décide de rester. L'achat d'un appartement ou d'une maison de la cité devient possible. Cela se fera à des tarifs préférentiels pour les familles qui, jusque là, bénéficiaient d'un prix de location très bas retenu sur les fiches de paie (« ça ne coûtait presque rien » dit Jeanine).

 

Jeanine ne s'est pas contentée d'être spectatrice des transformations de sa ville, elle en a été une des actrices. Conseillère municipale, membre du CCAS, elle peut considérer son parcours bien rempli avec sérénité et fierté. Aujourd'hui, dans la cité, beaucoup des « citoyens » d'origine sont partis sur Roanne. Dans la rue où elle passe une retraite bien méritée, dans la maison où elle nous a si gentiment reçus, Jeanine est une des dernières à pouvoir témoigner du travail et de la vie autour de l'usine Bréchard. Il était indispensable qu'elle participe à notre galerie de portraits.

 

 

 

Pour aller plus loin, nous vous signalons une série d'articles consacrée aux cités Bréchard, sur le site de la mairie de Pouilly sous Charlieu.

 

 

 

Eric Boël - Mercredi 26 octobre 2016

 

 

Eric Boël ne se destinait pas au tissage. Bien sûr, un Roannais d'origine n'est jamais très éloigné de l'univers du textile, mais ses études en école de commerce à Paris auraient pu le mener sur bien d'autres chemins. Ce fut le cas, d'ailleurs, à ses débuts, au sein de la société Hospitel (dont l’objectif est d’implanter en France le concept de l’hôtel à l’hôpital), dont il assurait le marketing. Et puis, marié, trois enfants... le couple cherche à s'installer en province. Respirer, être au large, un mieux-être pour les petits, un endroit où travailler et vivre. Eric Boël se met à la recherche d'une affaire proposée à de bonnes conditions, avec une bonne équipe, de « bons fondamentaux » et la trouve non loin de sa ville natale. Ce sera LTC, Les Tissages de Charlieu. Nous sommes en 1997, Eric Boël a 38 ans, un âge où on « prend des risques ». Cette décision, presque vingt ans plus tard, il se réjouit de l'avoir prise, car « l’équipe est magnifique, le secteur d'activité est passionnant et c'est un immense plaisir d'y travailler chaque jour. »

 

Sous sa direction, le nombre d'employés a doublé et quinze créatrices dont 12 en télétravail développent plus de 700 modèles par mois ce qui permet à LTC d’être toujours à la pointe de la compétition. À l'inverse des pensées paresseuses qui concèdent à la productivité le choix de délocaliser, lui considère d'emblée que la pérennité de l'emploi, l'épanouissement des collaborateurs, le maintien et le développement des savoir-faire locaux, font partie de la mission d'un chef d'entreprise. Tout se fait en France, tout est produit à Charlieu, il y tient. Les 70 salariés sont intéressés par les résultats de l'entreprise (25% du résultat). La preuve qu'on peut être compétitif, loyal et novateur tout en embauchant et produisant sur place.

 

L'innovation c'est, par exemple, de permettre à une designer textile de l'entreprise, de créer au sein de LTC, une marque d'étoles bio et éco-responsable. « Sophie est venue me voir, persuadée qu'il y avait un marché, quelque chose à faire dans ce domaine. Je lui ai dit je n'ai ni le temps ni la compétence, mais si vous voulez vous en occuper, allez-y » Ainsi naît Létol. Une start-up quasi indépendante. La responsable a embauché elle-même trois personnes et les étoles Létol sont distribuées dans plus de 400 points de vente aujourd'hui. Cette réussite a inspiré d'autres initiatives qui poussent dans le giron de LTC, comme Tonnerre de Belt, ceintures colorées en tissu jacquard, et Bis Repetisac, des sacs faits à partir de fibres recyclées, imaginés pour pallier la disparition des sacs plastiques.

 

LTC est aujourd'hui engagée dans la démarche « entreprise libérée » qui privilégie l'autonomie, la reconnaissance, le sentiment d'utilité du salarié, et veut donner du sens à son travail. On voit par les choix et les exemples qui précèdent combien ces notions sont dans les gènes de l'entreprise, dans la philosophie d'Eric Boël dès l'origine. « Ce qui nous relie tous, c'est cette foi en l'entreprise, en sa réussite. Elle est notre bien commun. » Les employés, la direction et les clients, ont participé à l'élaboration du projet et le remue-méninges a accouché de la formule : Tissons ensemble de jolis liens, slogan où peut se lire le goût d'une entreprise pas comme les autres pour relier l'humain et l'économique, dans un souci constant de qualité. Un modèle pour l'avenir ?

 

 

 

 

 

 

 

Portrait de groupe

Mardi 25 octobre 2016

 

 

 

Grâce à Isabelle et Christine, les animatrices de l'EHPAD, à l'hôpital de Charlieu, nous rencontrons pour la première fois un large groupe de personnes. Notre démarche va s'en trouver notablement enrichie. Ils sont une quinzaine autour d'un vaste arrangement de tables à être venus ce matin à l'invitation des animatrices. La veille, Christine a expliqué notre travail, montré les images de notre site. Les présentations faites, nous faisons un tour de table. Le temps file. Il sera difficile à chacun de s'exprimer longuement sur tant d'années de vie. C'était la limite de l'exercice, nous le savions. Mais en quelques mots, chaque témoin parvient à exprimer l'essentiel. Sauf exception, tous nos participants ont passé leur vie dans l'univers du textile et sont de la région. Les récits s'enchaînent et se complètent.

 

 

 

Beaucoup ont commencé très tôt, « à 14 ans » déclare Paulette, ourdisseuse chez Lajujie, « à 15 ans », pour Suzanne, qui ne fit pas de tissage mais trouva du travail sur Roanne, chez Lewinger, comme surjeteuse-coupeuse, comme Léonie qui travailla 47 ans en bonneterie chez Pierron, annexe saint-nizerote d'une entreprise roannaise ; « vers 12-13 ans » nous dit Yvonne, née en 1921 qui s'est vue confier le dévidage et le canetage, les opérations qu'on destinait aux plus jeunes. Certaines, comme elle et Marguerite, ont conservé ce seul métier jusqu'à la retraite, ainsi que notre doyenne, Elise, 99 ans. Elle travaillait chez Lachat puis Brossette, à Charlieu, autant d'usines où régnait une « bonne ambiance. » Elle ne nous le dit pas, mais il y a fort à parier qu'elle a commencé elle aussi très tôt. D'autant plus qu'elle était assez dissipée à l'école : l'usine valait mieux que les tours d'arbre dans la cour dont on punissait ses bêtises. Le mariage et les enfants ont interrompu son travail à l'usine. C'est à l'hôpital de Charlieu, avec les sœurs, qu'elle reprendra une activité salariée. « C'était bien, je voyais du monde » dit-elle. Elise semble être une personne qui se satisfait de la vie et se réjouit de peu.

 

 

 

Certaines ont d'abord été placées comme bonnes ou « boniches » dès 14 ans avant de rejoindre l'usine. C'est le cas de Germaine (dont nous avons déjà rencontré la fille, Danielle) qui fut bonne avant d'être caneteuse et d'achever sa carrière en tant qu'assembleuse chez Guillaud. Le travail de bonne fut aussi celui de Marguerite, qui se retrouve, toute jeunette, dans la famille d'un technicien de la SNCF, à Roanne, loin de chez elle. « Ce que j'ai pu pleurer » se souvient-elle. Marguerite est restée cinq ans auprès des enfants de cette famille. Elle s'était attachée au petit dernier, âgé de dix mois, et puis la famille est partie pour Paris et elle est restée dans la région. Autres parcours, celui de Marguerite, placée chez un vétérinaire à La Pacaudière à l'âge de 14 ans, après la mort de sa mère. Elle se déplacera, travaillera comme bonne encore chez un quincaillier de Charlieu puis apprendra sur le tas, comme on l'a vu plus haut, le métier de caneteuse. Elle aura huit enfants et devra donc cesser son activité. Gabrielle, née à Chandon, était fille de paysans. Son destin aurait pu basculer le jour où le directeur du pensionnat de Belmont où elle était élève, suggère à son père de lui faire poursuivre ses études « Vous me la laissez, elle marche bien » lui dit-il. Mais le père ne veut pas. Elle est l'aînée, il y a du travail. Certes, elle apprendra à coudre auprès des nombreuses couturières du village mais l'essentiel de sa jeunesse est consacré aux coups de mains à la ferme. Puis elle se mariera avec un paysan, devra cohabiter avec les beaux-parents. Une vie orientée malgré elle. Fermière à Saint-Edmond, Yvonne, quant à elle, « aimait être dehors avec les bêtes. » Elle a préféré vivre ainsi plutôt qu'à l'usine.

 

 

 

Maurice est né en 1930. Ses grands-parents et ses parents tissaient à domicile. « Je m'endormais au milieu des métiers, je me réveillais quand les métiers s'arrêtaient. » Aîné d'une fratrie de 5 enfants, il n'a pas suivi la tradition familiale puisqu'il a travaillé à l'Arsenal. Cependant, il a gardé le souvenir des transformations et de la modernisation de l'économie textile dans la région. Maurice s'est intéressé au passé, il est capable de remonter à 1900 pour évoquer l'époque florissante des entreprises de Saint-Denis-de-Cabanne, son village natal.

 

Revenir sur l'économie du tissage fait remonter autour de notre table, les souvenirs du moment fort qu'étaient les Fêtes de la soierie (voir notre article). L'entrée de Charlieu étant payante, « il fallait s'arranger pour être dans la ville avant 10 heures », se souviennent en chœur nos témoins. Yvonne a gardé en mémoire ce jour où elle fut demoiselle d'honneur. Elle avait 13 ans et avait défilé avec les Royautés dans une robe blanche cousue en hâte par sa mère. À l'occasion, elle entonne le chant des Canuts, version charliendine. On se souvient collectivement de la foule nombreuse, des joutes, des processions, des courses cyclistes où sont venus des coureurs légendaires, Poulidor, Thévenet, Jo Dessertine... Maurice fait un signe à ce propos, désigne son voisin, Louis. Louis était un cycliste de bon niveau. Il a participé et gagné quelques courses lors des fêtes de la soierie. Côté travail, Louis a travaillé chez Quenin de 18 à 20 ans, il s'occupait d'un seul métier sur lequel il fabriquait du taffetas. Les entreprises de tissu commençant à décliner, il fit une formation de tourneur à l'AFPA, nouvelle orientation qui lui permit de travailler sans chômer jusqu'à sa retraite. Maurice rappelle alors qu'avec l'évolution technique, on était arrivé à confier 20 métiers pour un seul tisseur.

 

 

 

Le groupe conclut par des remerciements (mais c'est nous qui sommes reconnaissants, n'inversons pas les rôles!) et une expression fuse, qui nous surprend : « Ça nous a permis de mieux se connaître. » Irène, par exemple, vendéenne d'origine, puis parisienne, est venue dans la région pour se rapprocher de sa fille. Elle ne pouvait donc pas témoigner dans le cadre de notre démarche, mais elle a écouté toutes ces vies, saisi ces bribes de biographies avec le plus grand intérêt. Notre rencontre s'est muée en expérience partagée. Voici un effet que nous n'avions pas envisagé. Un bonus. Nous espérons alors que tous les portraits présents sur le site, lus par un large public, vont créer des liens qui déborderont de la seule approche mémorielle. Ce serait une belle récompense pour nous.

 

 

Marie-Thérèse Gay

Danielle et Bernard Fargeton

lundi 24 octobre 2016

 

« On aimait notre métier, c'était une passion » dans l'élan donné par cette idée, elles se souviennent et disent presque en cœur : « et puis on aimait la soie, le contact de la soie » un matériau pas comme les autres, qui anoblit même les sourires de ceux qui la travaillent. Nous avons pu déjà, à l'occasion d'autres rencontres, remarquer ce plaisir de parler de cette fibre naturelle si particulière, la fierté de fabriquer avec elle des tissus d'une grande beauté, d'un toucher inégalable. Ce n'est pas rien.

 

Nous sommes reçus chez Danielle et Bernard, qui ont travaillé tous les deux dans le tissage. Danielle a eu l'idée d'inviter Marie-Thérèse. Nous les avions découvertes l'une et l'autre lors de notre passage chez les Dames de la Tour (voir notre article) et les voici, croisant joyeusement leurs souvenirs. Pour l'une, les boules de naphtaline pour éviter les mites dans les « roquets », la soie trop sèche qui devient capricieuse dans les courants d'air, mais surtout le tissu d'une robe de soirée de « Lady Di », les commandes de Dior, Chanel, Gaultier. Pour l'autre, le travail sur la viscose qu'il fallait impérativement achever avant le week-end pour éviter qu'elle se détende, la fatigue des yeux, mais surtout le toucher du taffetas, les tissus spéciaux pour les gilets d'escrime ou le « jean » d'Yves Saint-Laurent. Pour l'une, « le nœud sur le pouce » technique de nouage quand un fil casse dans la chaîne, démonstration à l'appui. Danielle pose sur le pouce les deux extrémités d'un fil qu'elle vient de casser et, d'un geste de prestidigitateur, le noue finement et solidement. Pour l'autre, le « nœud tirant » : Marithé (elle préfère s'appeler ainsi) effectue l'opération sous nos yeux ; elle place cette fois les deux bouts dans l'alignement et, aussi prestement que sa voisine, noue parfaitement le fil. « Ça ne s'oublie pas » plaisantent-elles. Marie-Thérèse a apporté des échantillons, des photos des machines, pour mieux expliquer comment on fabriquait, par exemple, les maquettes de coloris ; Danielle va chercher un petit album de photographies. On la voit, jeune, en blouse, avec ses collègues et amies, au sein de l'atelier (le premier, sous la triste lumière des néons, avant que l'entreprise déménage dans des locaux vastes et lumineux). Elle nous désigne M. Guillaud, son ancien patron, qui fut leur professeur à l'école de tissage et un maire dont le nom revient souvent lors de nos rencontres. Une anecdote lui revient : un impromptu de sa part, une chaîne d'échantillons qu'elle n'avait pas coupée, et Jean-Paul Gaultier reçoit pour une fois ces bandes de couleurs de taffetas non séparées. Surpris, le styliste trouve l'ensemble magnifique et conçoit un manteau matelassé avec ce tissu.

 

Bernard nous a rejoints, il est allé chercher ses cahiers de cours. Sous les reliures cartonnées, son écriture régulière et soignée accompagne des schémas techniques, des tableaux de chiffres, témoins du savoir technologique impressionnant qu'un tisserand doit assimiler. Fils de tisseur, Bernard est gareur dans l'atelier de son père jusqu'à ses 18 ans, puis dans deux autres entreprises à Charlieu jusqu'à 30 ans. Nous sommes alors dans les années 70, les fermetures d'usines le contraignent à se reconvertir. La fabrication de sièges est conciliable avec ses connaissances en mécanique ; il s'y consacrera 18 années avant de revenir au tissage grâce à son épouse, comme on le verra plus loin.

 

 

 

Danielle a travaillé dès 14 ans à l'usine. Ce qui ne l'empêchait pas de suivre les cours de l'école de tissage. Une formule d'alternance avant la lettre, la moitié de la semaine à l'usine, l'autre moitié à l'école, ainsi pendant trois ans. Marithé est « née dans un carton de soie » ; fille de tisserand, frère de tisserand, comme beaucoup d'ouvrières de la région, sa vie a été rythmée par le battement des métiers depuis l'enfance. Toutes les deux ont passé un « certificat » dans leur spécialité, à l'école de tissage de Charlieu (où Danielle a rencontré Bernard), puis le CAP, épreuve pour laquelle il leur fallut se rendre à Lyon, Danielle en 1959, Marithé l'année suivante.

 

Marithé a 20 ans quand elle quitte l'entreprise familiale et intègre les TAL (Tissages et Ameublements de la Loire, aussi appelés Clairet). Après la naissance de sa fille, elle s'arrête (il n'aurait pas été intéressant de payer quelqu'un pour garder son enfant pendant la journée.) Un ourdissoir est installé dans le garage et elle travaille à domicile, toujours pour TAL. La venue d'un fils prolonge cet état de fait. Cinq ans se sont écoulés quand l'entreprise Chevallier, à Saint-Denis de Cabanne, la demande : toutes les ourdisseuses sont malades, il faut quelqu'un d'urgence ! Elle vient pour dépanner mais... journées pédagogiques, vacances scolaires obligent, ses horaires seront aménagés pour les enfants.

 

Danielle a dû aussi arrêter l'usine pour ses enfants et travailler à domicile. Sa mère un jour parle d'elle à son patron, M. Guillaud, qui l'avait eue pour élève. « Qu'elle vienne me voir » lui dit-il simplement et la voici embauchée. La parole garde sa valeur dans une entreprise où le patron est proche de ses employés. Ainsi, un jour, M. Guillaud prend des nouvelles du mari de Danielle. C'est l'époque où le fabricant de sièges qui l'emploie va partir pour Nevers. Le départ est imminent, Danielle va le suivre. M. Guillaud glisse à Danielle qu'il a « peut-être quelque chose » pour son mari. Et Bernard retrouve ainsi l'univers du tissage. D'abord tisseur, puis gareur, après un stage en Italie, où étaient construites les machines de l'entreprise. Bernard et Danielle resteront chez Guillaud jusqu'à leur retraite. Bernard en 1998, sa femme 4 ans plus tard. Marithé, Danielle, Bernard, reviennent avec plaisir sur leur vie de travail, comme, dit-on, on revient sur le métier. La langue du textile a contaminé le langage courant : le fil de la vie, ourdir ou tramer quelque chose, faire la navette, nouer des relations, etc. Comment s'étonner alors que des vies entières y furent consacrées, s'y mêlèrent intimement et, par les mots, continuent de tisser des liens entre les personnes et les générations ?

 

 

 

 

Roland Della Nave

lundi 17 octobre 2016

 

Roland nous reçoit chez lui. Il s'installe dans un vaste fauteuil, pose les mains sur un bureau monumental en bois massif. Lui n'a pas travaillé dans le textile ; il n'a pas même travaillé dans la région. Pourquoi cette entrevue, alors ? Son témoignage nous intéresse particulièrement, parce que Roland est un des rares à pouvoir témoigner d'un métier aujourd'hui disparu : navetier. Ce faisant, l'exercice n'est pas anodin, notre hôte doit faire remonter à la surface les souvenirs de l'enfance. Sa petite enfance, et plus loin encore, l'origine de son destin. Son père, condamné à mort par Mussolini, est arrivé à la gare de Charlieu avant-guerre. Le jeune italien a alors un peu plus de 23 ans, trouve immédiatement un travail chez Chassin, entreprise qui fabrique des navettes, ce qui lui permet de sauver le reste de la famille : sa femme et ses parents le rejoignent. Roland naît en 1943, l'année du départ de son père au Service du Travail Obligatoire, son grand frère entre dans les FFI. Roland n'a pas cinq ans quand il perd sa mère. Le monde se réduit brutalement autour de lui et de son père taiseux, qui a retrouvé sa place dès son retour. Que faire de cet enfant, si jeune ? Le père l'emmène à l'usine, juste à côté de chez eux.

 

On imagine facilement le gamin, ébloui par la dimension des lieux, submergé par l'odeur capiteuse du bois coupé, celle de l'huile des machines, celle des copeaux qu'on brûle dans la chaudière, on l'imagine étourdi par les bruits, le retentissement des barres métalliques dans l'atelier fer, le chuintement des courroies de transmission entraînées par la machine à vapeur, la stridence des scies. Dans cet univers démesuré, le petit garçon déambule librement, fasciné par les gestes du père aux machines et la stature des hommes autour de lui. Roland assiste à toutes les étapes de la fabrication de ces outils incroyablement sophistiqués que sont les navettes. Il aime passionnément observer avec quelle minutie, avec quel soin, son père et ses collègues élaborent ces objets devenus emblématiques de l'histoire du textile. Le plus extraordinaire, c'est la précision de ses souvenirs. Roland peut encore, après tant d'années, énumérer chaque opération et l'expliquer : les stocks où le bois se stabilisait à l'air, puis l'atelier de bois brut (devenu la salle de réunion municipale) où les pièces de noyer et de chêne ligné (sans nœuds) étaient sciées en barreaux de bois réguliers. Ces premières ébauches étaient ensuite étuvées et comprimées avant d'être dégauchies, rabotées aux bonnes dimensions, puis encore « défoncées » par fraisage, faces externes et internes, opérations qui précédaient le traitement final : 48 heures de bain d'huile, séchage, polissage, avant d'être « habillées » de leurs pièces métalliques et céramiques. Enfin, les centaines de navettes produites quotidiennement étaient délicatement pliées dans des papiers de soie pour être livrées.

 

Il est toujours tentant de considérer les événements de l'enfance pour comprendre les enjeux de la vie adulte, chez chacun de nous. Il est notable que les origines et la vie de Roland, à cet égard, ont déterminé une grande part de ce qu'il est, des choix qui ont conduit son existence. Dans la figure paternelle, dans l'acharnement du père au travail (en plus de l'usine la semaine, il réglait les rayons des roues de vélo le week-end, ce qui exige un grand soin), on peut aisément deviner le goût de la précision et du travail méticuleux qu'on retrouve chez le fils. On comprend mieux le choix d'une carrière technique et militaire (chargé d’affaires technico-commercial à l'Arsenal de Roanne, officier-instructeur des jeunes parachutistes, organisateur de patrouilles de scouts dans la région alors qu'il n'a que 15 ans), quand on pense à la famille italienne, fuyant le fascisme, trouvant refuge en France, et quand on sait que Roland n'a été naturalisé qu'en 1947. Il lui a semblé naturel et juste de « gagner sa nationalité » dit-il, de payer ainsi ce qu'il considère comme une dette envers son pays d'accueil.

 

 

 

 

 

 

 

Madeleine et Michel Portallier

jeudi 13 octobre 2016

 

Il fut un temps où on pouvait faire travailler clandestinement une fillette de 15 ans à l'usine et la cacher dans un placard en cas d'inspection. « C'était quand même pas normal » admet Madeleine. La fillette est devenue une solide retraitée, mais on retrouve dans sa tonicité, sa parole précise, ses jugements sur la vie, quelque chose de la jeune travailleuse qu'elle fut : sûrement forte et perspicace, au caractère bien trempé. Elle et son mari Michel nous accueillent dans leur joli pavillon aux abords soigneusement entretenus. Là, le couple coule une retraite heureuse et peut se souvenir avec une certaine fierté d'une vie de travail. Pour tous les deux, elle a commencé tôt. Madeleine se souvient de son départ sur un vélo neuf, avec sa sœur, gamines poussées par l'injonction parentale : « Allez donc chercher du boulot » Après les sept mois de clandestinité résumés plus haut, la voici embauchée chez Mainaud comme tisseuse. Elle apprend sur le tas, comme tant d'autres, comme Michel, qui a appris le métier de gareur chez Debiesse. Tous deux se marient ; ils n'ont pas la vingtaine. A son retour du service militaire, Michel retrouve son travail et incite sa femme à la rejoindre. Grand bien lui fait : son salaire double aussitôt ! (elle était payée à la pièce, ce qui n'est pas le cas chez Debiesse). L'entreprise passe des métiers à navettes aux métiers automatiques, et notre jeune gareur doit aller se former à Zurich. Un stage de deux semaines. Ce n'est pas excessivement long, mais Madeleine a peur de se retrouver seule, elle habite chez sa sœur sur cette période.

 

En 1971, alors que Michel est devenu chef gareur, l'entreprise ferme. Énorme surprise pour tous les employés. Pourtant, certains signes avant-coureurs auraient pu les alerter : Debiesse récupérait les commandes de petites usines qui disparaissaient déjà. L'âge d'or du tissage jetait ses derniers feux. Tandis que Michel doit rester dans l'entreprise pour boucler les travaux en cours, Madeleine connaît une courte période de chômage avant de reprendre son métier de tisseuse chez Guillaud, rue Chanteloup « une vieille usine, il faisait chaud ! » Mais on y fait de beaux produits. Madeleine s'occupe de 5 métiers, parvient à produire des longueurs de coupe de soie naturelle « sans tare, c'est pas rien. » Elle se souvient de son patron, M. Guillaud, un homme serviable et juste, venant lui annoncer que la soie qu'elle a tissé a servi à habiller Catherine Deneuve. De son côté, Michel, effrayé par la perspective du chômage, accepte les premières offres qui se présentent. Cette précipitation lui vaut quatre mois chez Potain, « la pire erreur de ma vie » concède Michel, regrettant cette période où, pour un faible salaire, la construction de grues l'a éloigné du métier qu'il aimait. Heureusement, il reste des entreprises de tissage dans la région, et on sait sa valeur. Il entre donc chez Quenin (menacé de fermeture à son tour), puis chez Clairet. Là, il est rondier et gareur en même temps. C'est-à-dire qu'il distribue les trames et récupère les coupes chez les salariés à domicile, et répare leurs métiers si nécessaire.

 

La retraite venue n'est pas synonyme d'inactivité. Michel et un ami, M. Auclair, sont sollicités par Danièle Miguet pour monter les métiers qu'on peut découvrir au musée de la soie, et former les guides qui vont devoir les mettre en route. Madeleine a apporté son concours aussi, notamment pour réparer les « brisées », quand les fils rompaient. Revenir aux métiers à tisser, les voir marcher, même après toutes ces années « ça fait plaisir » disent-ils en chœur. Aujourd'hui, leur temps passe entre parties de belote, voyages, marches au sein d'un groupe d'amis (plus de 1000 kms, certaines années). Michel aime les arbres, les plantes ; il est arrivé à Madeleine de participer aux défilés costumés des fêtes de la soierie. « On en a bien profité », affirment-ils. Quand on a commencé à travailler à 15 ans, on se dit que c'est une juste récompense.

 

 

 

 

Jacques Quey - lundi 10 octobre 2016

 

Jacques Quey a le sourire et l'attitude des personnes qui ont simplement, modestement mais sûrement, accompli tant de choses dans leur vie qu'ils doivent faire effort pour les énumérer sans rien omettre. Son nom est l'un de ceux qui sont venus le plus souvent au cours de nos rencontres, une personnalité incontournable dans l'histoire de la soierie et du tissage local. Jacques Quey n'a pourtant été employé de soierie que pendant deux ans, chez Lebreton (rue des moulins, à Charlieu) façonnier pour des clients stéphanois et lyonnais. Il avait alors 16 ans et avait entamé alors des cours en fin de semaine, à l'école de tissage de Charlieu. C'est à cette époque qu'un voisin tisseur lui propose d'entrer dans la corporation des tisserands. C'était les années 50 et déjà, le travail de la soie traversait une période critique. Après un passage dans la vente de vêtements, il fait l'armée en Algérie, et intègre à son retour le magasin de maroquinerie où sa mère travaille encore. Ce commerce, bien connu des charliendins, est toujours là, géré aujourd'hui par la troisième génération de la famille.

 

La corporation des tisserands aura été, pour Jacques Quey, le nœud de son engagement, le socle sur lequel appuyer les autres titres de sa longue carrière de bénévole (en 2013, une petite cérémonie célébrait un demi-siècle de son implication en cette qualité). S'il aime à rappeler qu'une corporation n'est pas une association dirigée par un président, mais un regroupement de syndics qui élisent cinq des leurs à sa tête, il est indéniable  sa modestie dut-elle en souffrir  que c'est lui qui l'incarne aux yeux de la population. 63 ans se sont donc écoulés depuis son inscription et il a employé ce temps à prolonger et amplifier son action pour la promotion de sa ville : en 1961, il s'engage auprès de l'Office de tourisme de Charlieu dont il deviendra le président 22 ans plus tard, puis président de la fédération des Offices de tourisme du département, engagement qui lui vaudra de recevoir la médaille de bronze du tourisme en 2011 ; membre de la société des Amis des Arts de Charlieu, il en assurera également la présidence pendant 8 ans, l'association est alors responsable de la gestion de l'abbaye de Charlieu et du couvent des Cordeliers à Saint-Nizier. C'est en 1989 que les Amis des arts embauchent Danièle Miguet (voir notre article) pour monter le projet de musée de la soierie (inauguré en 1992, voir notre article) ; les mêmes, avec les « anciens » de la soierie, aident à l'installation des métiers ; et encore Jacques Quey trouve-t-il temps et énergie pour se consacrer aux fêtes de la soierie en prenant la tête du comité de coordination qui l'organise. Jacques admet en riant que certains ont pu le traiter de cumulard. Mais l'accusation n'est pas très sérieuse, elle ressemble plutôt à de la reconnaissance pour un engagement nécessaire. Ajoutons qu'il a certainement trouvé auprès de son épouse Raymonde, qui fut conseillère municipale et adjointe, le soutien qu'une telle activité exigeait.

 

Aujourd'hui, Jacques a passé le relais dans plusieurs domaines. L'organisation des Fêtes de la soierie est confiée à Jean-Paul Dalary (portrait à venir) et, dans la logique administrative de préservation du patrimoine, abbaye et couvent sont passés sous l'égide du département. Il n'empêche que des projets lui tiennent à cœur, membre de la commission sur la soierie au sein des Amis des arts, il entreprend un travail documentaire sur les entreprises de Charlieu en vue d'une publication. Par ailleurs, on devine son impatience (aggravée de fatalisme) quand il évoque la possibilité sans cesse repoussée de prolonger la visite de l'abbaye par l'hôtel du prieur.

 

Entre toutes ces activités, Jacques Quey est particulièrement fier d'avoir maintenu et transmis la tradition du rituel des Royautés (voir notre article), qui faillit tomber en désuétude. Il voit des jeunes s'intéresser à l'histoire de la région, peut être satisfait des centaines de cotisants que compte la corporation aujourd'hui, dont une vingtaine de membres actifs (alors que, dans les années 30, ne restaient que deux ou trois personnes pour maintenir le groupe en vie). Sous son impulsion, maintenue et amplifiée par son successeur, le défilé qui clôt la fête de la soierie a relayé à temps la course cycliste dont l'attrait populaire s'atténuait franchement. Depuis, il y a de plus en plus de chars, de plus en plus de costumes et de visiteurs, et un grand nombre d'associations participantes.

 

Tourisme, histoire, corporation, fêtes… pour Jacques Quey et les autres passionnés que nous avons eu le bonheur de rencontrer, il ne s'agit aucunement d'une dispersion, tout cela arme le même combat, ressort de la même et obstinée quête de valorisation patrimoniale.

 

 

Jean Lathuilière - vendredi 7 octobre 2016

 

Jean démonte la ruche qu'il a construite, soulève la partie supérieure pour montrer le cadre sur mesure qu'il a conçu. Plus petit que la norme, un format étudié selon sa connaissance des abeilles. Il n'a plus d'essaim depuis quelques années mais profite de sa retraite pour bricoler ses ruches nouvelle formule, au cas où. Sinon, le jardin l'occupe bien. Une jolie parcelle ceinte de murets, bien protégée, où l'on devine la science éprouvée d'un homme de la terre. Jean est fils de paysan. Fils unique, il aidait à la ferme. Le tissage ? Pour lui, c'est d'abord le souvenir des petits ateliers qui fleurissaient partout dans l'immédiat voisinage de la ferme familiale. Enfant, il s'y rendait parfois, observait ces métiers qui complétaient les revenus d'exploitations modestes  deux vaches, quelques poules, des cultures. Le tissage c'est aussi pour le jeune garçon la possibilité de ne pas être condamné aux travaux agricoles. C'est ainsi qu'à l'âge de 16 ans il entre chez Forest, tisserand de Saint-Edmond qui travaille pour Lyon et Saint-Etienne, où il apprend à se débrouiller seul après trois semaines de formation. 4 ans plus tard, il connaît l'interruption des 18 mois de service militaire, passé en région parisienne et à Versailles. Revenu au pays, il réintègre l'entreprise, où il s'intéresse particulièrement à la mécanique des métiers, passe par tous les postes qu'un atelier peut proposer, aura finalement tout fait sauf « tordre », cette technique virtuose des noueuses qui relient d'un mouvement des doigts un fil de chaîne finissant avec celui qui va suivre. Il a aimé se confronter à la diversité des matières et des techniques : la viscose, la soie, le coton, le tissu imprimé, le « gros grain » dont on fait les chapeaux, etc.

 

Jean Lathuilière a occupé le poste de gareur, et assura ainsi la liaison pendant quelques années, quand le fils de M. Forest reprit l'entreprise. Un bon gareur n'a pas à courir de réparation en réparation, « Gareur assis sur l'établi, tout va bien » dit-on. Malgré des velléités de changement qui le motivent, assez tard, à suivre des cours du soir à l'école de tissage de Charlieu, Jean restera chez Forest jusqu'à sa retraite en mai 1991. Entre-temps, à la mort de son père en 1984, Jean a dû cumuler son travail à l'usine et celui de l'exploitation agricole. Pour ce faire, son patron met en place avec lui un contrat sur mesure : des horaires souples, concentrés sur les périodes d'afflux de commandes, légers quand le travail est plus calme. Nous sommes à l'époque où le tissage donne d'inquiétants signes de faiblesse ; ce qui permet un tel arrangement.

 

Son savoir-faire lui vaut de participer à la création du musée de Chauffailles. Il ajoute alors ses connaissances techniques un savoir historique. Quand nous nous sommes attablés avec lui à la cuisine, pendant que son épouse s'active discrètement autour de nous, Jean a commencé par évoquer le passé du tissage dans la région. Les métiers à bras dans les fermes de jadis, le travail des rondiers qui apportaient aux tisserands le remettage et les peignes et récupéraient les pièces réalisées, l'arrivée de l'électricité en 1932, le tissage pendant l'occupation, principalement axé sur la toile de parachute. Il n'a pas souvenir de cela, bien sûr, même s'il aime rappeler qu'il est plus vieux que la commune, créée officiellement un an après sa naissance. Souriant, moqueur, Jean laisse entendre sans rien préciser, que tout ne fut pas idyllique, que la solidarité des tisserands du coin n'a pas toujours été exemplaire, que l'âme paysanne n'a pas que des avantages. À certaines occasions officielles, il sait, dit-il d'un trait d'humour, qu'il est plus souvent « évité qu'invité ». Mais ce n'est rien, l'essentiel est dehors, entre les rangées de haricots ou dans la saveur des vitelotte, ces pommes de terre à la chair violette. L'essentiel est dans les ruches, dans ce cadre accroché sous un abri dans l'espoir qu'un essaim veuille bien s'y installer. Que de la vie revienne, que le miel à nouveau soit versé. Hors cela, tant de choses paraissent futiles.

 

 

 

 

Les Dames de la Tour

mercredi 5 octobre 2016

 

Tout près de l'abbaye de Charlieu, à côté de la tour qui a inspiré leur nom, est installé sur plusieurs étages l'antre fabuleux des Dames de la Tour. Chaque mercredi depuis 2001, une quinzaine de femmes débordant d'énergie et d'humour, se relayent et s'activent pour faire vivre cette association pas comme les autres.

 

Une ruche ! c'est le terme qui vient à l'esprit dès la porte poussée. Ici, un couple est venu essayer des costumes, discute avec les dames qui le leur proposent, du modèle de chapeau qui complétera au mieux la silhouette de monsieur ; là, on coud, on surjette, plus loin, on choisit un tissu, on coupe, on réceptionne ou on range ; autour de nous, partout, derrière les portes ou pendus à des cintres innombrables, du sol au plafond, des robes, des chemises, des vestes, des gilets, des coiffes et des pantalons, toute une confrérie de costumes (sûrement plus de 500), issus de toutes les époques, tournoie en se donnant la manche, crée une farandole qui ne se limite pas au seul rez-de-chaussée. Notre guide, Arlette, nous montre la cave puis les étages supérieurs où sont alignées des centaines et des centaines de tenues, de la plus sobre à la plus coruscante, de l'austère Moyen-Age aux fantaisies nocturnes du XXe siècle en passant par la nostalgie de la Belle Époque, des adorables costumes d'enfants aux crinolines et aux corsets, sans oublier les accessoires, ceintures, chapeaux, tricornes, bicornes, bonnets et coiffes, cannes et chaussures ; ajoutons pour clore ce panorama non-exhaustif, les accumulations de galons et de boutons, les rouleaux de tissus offerts par des particuliers ou des entreprises (surtout Les Tissages de Charlieu, très généreux, grâce auxquels un stock initial important a pu être constitué). De quoi répondre aux demandes les plus originales. Une caverne des mille et une nuits où le regard s'émerveille et se perd.

 

C'est dans le giron de la corporation des tisserands de Charlieu, dont la plupart sont membres dès l'origine, que naît le groupe initial des Dames. L'importance croissante des costumes dans les défilés des fêtes de la soierie a motivé leur constitution en association. Il y eut d'abord les capes pour les cavaliers derrière la calèche des royautés, puis les sobres habits et chapeaux XVIIIe des syndics qui portent la statue de la vierge lors du cortège rituel, puis les tenues pour les participants aux enchères des Royautés. Simultanément, les « syndiquettes » revêtirent le costume bleu marial et blanc de la corporation pour participer aux festivités, le mouvement pris de l'ampleur, l'habit moderne finit par détonner dans le cortège, on s'habitua, on s'entraîna, et aujourd'hui, le maire et le conseil municipal se prêtent au jeu et participent en costumes aux cérémonies. Et derrière chaque costume fait sur mesure, derrière chaque ourlet et chaque plissé, il y a le travail des Dames de la Tour.

 

Les Dames de la Tour sont huit ce mercredi où nous passons les voir. Elles sont présentes depuis le matin, déjeunent sur place et continueront jusqu'au soir. Notre venue leur donne l'occasion d'une pause qu'elles prennent avec plaisir. Plaisir est l'autre mot qui vient à l'esprit à les entendre, à les regarder, à sourire à leurs échanges et à leurs anecdotes. Elles nous reçoivent dans la pièce où sont alignées les machines, des dons également. Les Dames nous disent leur bonne entente : « on se sent bien ensemble », racontent le bonheur de se retrouver, de travailler ainsi toute l'année, chaque mercredi, chaque semaine sans interruption, pour préparer les costumes de la fête, selon le thème choisi. Qu'elles soient couturières professionnelles ou amateures, chapelière ou venues du tissage, elles partagent un goût commun pour la beauté des créations, pour le défi de réaliser, d'adapter, de «bidouiller » parfois. Mais pas seulement : les Dames sont légitimement fières de souligner qu'elles fonctionnent sans subvention. Leur seconde activité, à égalité ou quasiment avec la confection des costumes de la fête, est tournée vers la location de costumes, environ deux-cent par an, puisés dans leur immense trésor. Ce qui implique retouches, réparations, rangement. Une véritable entreprise. Avant elles, d'ailleurs, la corporation des Tisserands devait louer des tenues, parfois loin de Charlieu.

 

Dans un peu plus d'un an, les dames déménageront. Un local est en vue. Il permettra une rationalisation des réserves, un atelier mieux organisé. Certainement, il faudra surtout que le plaisir s'y exporte et y demeure, c'est le gage de leur pérennité, et la raison pour laquelle il fut si agréable d'écrire ce petit article.

 

 

Mimoun Mahla - mardi 4 octobre 2016

 

Mimoun Mahla est originaire de la région d'Oujda, au nord-est du Maroc, près de la frontière algérienne. Détail qui a son importance : un oujdi, partout dans le pays, est réputé sérieux, c'est une personne de confiance, carrée, qui fait ce qu'elle promet. Caractère inné ou acquis, c'est en tout cas l'essence de la personnalité qui, dans ce coin de l'usine Veraseta où nous nous sommes réfugiés au calme, évoque son parcours. Un parcours assez exceptionnel pour une personnalité peu commune.

 

Depuis l'enfance, Mimoun est habitué à travailler dur sous l'autorité d'un père qui ne transige pas. C'est peut-être cette éducation rude qui lui fait dépasser sa pneumonie, alors qu'il est hospitalisé pendant deux mois, pour malgré cela travailler sur son diplôme, un équivalent du bac. Il profite d'une permission pour passer les épreuves et ainsi, réussit son concours.

 

C'est à 21 ans environ que Mimoun choisit la filière textile. Lors d'une présentation des différents métiers auxquels les étudiants peuvent prétendre, il est séduit par la façon dont un professionnel passionné parle du tissage. Boursier, nourri et logé, il intègre une école de textile au sein de l'université de Fez, l'Institut national du cuir et du textile. Le jeune Mahla confirme la réputation de sérieux de ses origines, il travaille énormément, premier sur tous les concours, décroche tous les prix. Avec un tel palmarès, il peut prétendre à une bourse pour se rendre à l'étranger, mais la période n'est pas favorable, le Maroc traverse une crise économique et le grand voyage doit être remis. Il faudra d'autres circonstances, encore un peu de temps, mais cela se fera.

 

Pour l'instant, Mimoun est embauché à Casablanca, dans une entreprise qui a « pris les meilleurs ». Trois ans plus tard, il connaît parfaitement les machines et le métier. Comme toujours, son sérieux et ses capacités font qu'on le choisit pour approfondir son savoir, en Suisse. Il est ensuite demandé à Rabat, toujours au Maroc, et la réputation de ce technicien de haut niveau commence à dépasser la frontière. Le réseau de connaissances s'établit dans un milieu relativement restreint où les meilleurs sont vite remarqués. Il fait la connaissance de M. Girodet, qui lui annonce un jour : « Je monte une entreprise en France, si l'expérience vous tente... » Et voici Mimoun Mahla débarquant à Pouilly-sous-Charlieu, sur le site de la future usine. « Il n'y avait rien, un terrain nu, que les engins, les bulldozers ! » se souvient-il. Et puis, bien sûr, les machines arrivent : une quarantaine. Les « Ferrari » de l'époque, le top de la technologie japonaise, des métiers à tisser à jets d'air. « Il suffisait de les nourrir, de les mettre en route, et voilà, elles travaillaient toutes seules. Sans s'arrêter. » Période enthousiasmante, des années et des années à sacrifier beaucoup pour l'entreprise. Indispensable, M. Mahla est constamment sur la brèche. « L'usine travaillait tout le temps, tous les jours, jour et nuit. Elle ne s'arrêtait que le 1er mai. » Véritable bras droit de M. Girodet, Mimoun est constamment sollicité, quel que soit le jour, quelle que soit l'heure, pour régler les problèmes. Marié et père de deux enfants, sa vie personnelle en pâtit. Il prévient son patron qu'il cherche un autre travail, moins prenant, un emploi qui lui laisse au moins la possibilité de planifier son temps familial, ce qui était devenu impossible.

 

Et c'est ainsi que, depuis une quinzaine d'années, Mimoun Mahla travaille dans l'atelier de Veraseta, à Charlieu. Il lui a fallu passer de ces métiers de haute-technologie à des machines anciennes à navettes, dont il avait rapidement vu le fonctionnement lors dans ses études, comme des sujets d'histoire, guère plus. Il faut tout réapprendre. Deux à trois mois avec son prédécesseur, qui lui passe le relais avant de partir à la retraite, et Mimoun prend les rênes. Travailler parmi les métiers anciens demande d'être bricoleur, inventif « il faut être manuel, savoir réparer, même fabriquer une pièce si besoin... », saisir des opportunités, aussi : récupérer de pièces mécaniques à l'usine Guillaud quand celle-ci ferme, par exemple.

 

Le travail ici lui plaît énormément, l'atelier a une histoire, on le sent dans chaque détail. Cependant, est-il destiné à rester chez Veraseta jusqu'à la retraite ? Mimoun Mahla sourit : « Ah… Si quelqu'un me dit, viens, on monte une nouvelle usine… Comme j'aime les défis, je ne sais pas, je me laisserais peut-être tenter... » le sourire se transforme en petit rire. Nous nous quittons sur cette perspective, juste entrouverte pour le plaisir de l'imagination.

 

 

 

 

Franck Lorton - mardi 4 octobre 2016

 

Sourire calme, yeux qui plissent au dessus de ce sourire, cheveux bruns soigneusement peignés, complet veste cravate, chemise impeccable, Franck Lorton nous reçoit. Nous découvrons un homme affable, manifestement bienveillant. Il est le plus récent maillon d'une chaîne familiale commencée par son arrière-grand-père, dans les années 1930. Ce fondateur est quasi légendaire à Charlieu où l'usine est restée, après un déplacement de quelques dizaines de mètres, de la maison familiale à l'atelier qu'il occupe toujours, avenue Charnay. Là, certaines machines encore en service sont peut-être de cette époque. Le grand-père de Franck Lorton prend la suite. C'est lui qui imagine, en bon latiniste, de nommer l'entreprise « Veraseta » : la vraie soie, et l'oriente vers sa politique actuelle : édition de décoration, grossiste et détaillant pour grands décorateurs ou architectes d'intérieur. C'est à lui que Veraseta doit son implantation parisienne, avec la création dans les années 50 d'un show room et d'unités de stockage importantes, et c'est au successeur, l'oncle de Franck : Pierre, que l'entreprise doit son aventure internationale. Chaque génération apporte sa pierre.

 

Le père de Franck, quant à lui, était commercial. Baigné dans cet univers, entouré depuis l'enfance des plus beaux produits, des étoffes les plus luxueuses, Franck est très vite au fait de ses techniques. Il est mineur que, déjà, il sait prendre les commandes par téléphone. Il suivra cette voie dans ses études à l'IAE de Lyon, puis une école de commerce pour parfaire son cursus et s'occupera alors des aspects commerciaux de Veraseta. Après avoir travaillé avec son oncle en binôme à la tête de l'entreprise, il la dirige aujourd'hui depuis huit ans. Franck évoque l'histoire de cet atelier exceptionnel qui a reçu le label « entreprise du patrimoine vivant », avec la bonhomie et l'évidence de qui a côtoyé l'extraordinaire depuis toujours, en connaît la valeur, mais n'éprouve pas le besoin de « survendre » ce qui paraît manifeste : c'est unique, c'est précieux, c'est vénérable, d'accord. Parlons de la vie de l'entreprise, surtout.

 

Veraseta compte plus d'une vingtaine d'employés, sa production est complémentaire, et parfois concurrente, de celle du prestigieux Tassinari, à Lyon. En tant qu'éditeur et distributeur, l'entreprise charliendine commercialise des produits rares et étonnants, comme ces tissus en crins de cheval, ou des Damas précieux. L'atelier fabrique sans déroger à la tradition -et elle est la seule à le faire- le vrai taffetas de Charlieu, avec son « craquant », exactement tel qu'il était à l'origine, matière, teinte, et technique scrupuleusement respectées. Plus qu'une course éperdue à la création de nouveaux produits, c'est le maintien de ce savoir-faire qui est la marque de Veraseta, qui lui confère aussi cette aura et maintient le crédit d'une signature connue du Moyen-Orient à la Cour d'Angleterre (la célèbre traîne de Lady Diana, pour son mariage, à votre avis, elle vient d'où ?, et la soie qui revêtait les demoiselles d'honneur du mariage du prince Albert ?), parmi les décorateurs les plus renommés (Jacques Garcia, Alberto Pinto ou Pierre-Yves Rochon, par exemple) dans le milieu de la haute-couture (Dior, Chanel…) ou du cinéma, du théâtre, de l'opéra (Christian Gasc notamment, costumier de nombreuses fois « moliérisé ») et chez les meilleurs décorateurs américains ou européens. Les rencontres se font dans les salons professionnels, il y a aussi des agents dans plusieurs pays du monde qui, armés de livres d'échantillons -les robracks, véritables tissuthèques- présentent les collections à des décorateurs, des architectes d'intérieur spécialisés dans le luxe et le haut de gamme. « Nous ne sommes pas ce qu'on appelle précisément un métier d'art », explique Franck Lorton quand on évoque l'intérêt de possibles nouvelles générations, « il s'agit d'un travail semi-artisanal, semi-industriel, et qui demande pourtant une implication personnelle » ; un entre-deux difficile à concilier. Cependant, comme une illustration de ce dernier échange, entre dans l'usine un groupe d'étudiants dans les métiers de la mode, venu de Lyon. « Justement, si l'on veut séduire une nouvelle génération, il faut savoir ouvrir ses portes et faire comprendre aux plus jeunes, l'actualité de ce métier » nous confie Franck Lorton, avant de guider les élèves au sein de l'atelier*.

 

 

 

*A venir : dans la rubrique Articles, une évocation de l'atelier Veraseta, à Charlieu.

 

 

Joseph Bernay - vendredi 30 septembre 2016

 

Joseph Bernay a quinze ans, il fait une pause avec sa famille non loin des champs où, comme chaque vacance d'été, ce fils de paysan participe aux travaux agricoles. Une voiture s'arrête. C'est un ami de son père, M. Duperray, patron d'une importante usine de tissage de la région. Il l'avise : « Tu fais quoi ? » le jeune garçon explique qu'après l'école de tissage de Charlieu, il poursuit le cursus logique d'un futur ingénieur textile, à Lyon. Le tissage, il connaît : son père complète les revenus de la ferme avec deux métiers installés à la maison. « Tu montes dans la voiture et tu viens à l'usine » conclut M. Duperray, d'un ton sans réplique. Le destin de Joseph Bernay est en route ; il ne dérogera plus jamais de cette direction prise, ce jour d'été. L'homme qui nous reçoit n'a rien perdu de la passion qui l'a animé toute sa vie. Le textile est affaire de passion, « et seuls les passionnés restent » dit-il.

 

Après six mois à l'usine, on lui en confie déjà des responsabilités quand le fils Duperray, de dix ans son aîné, devenu son ami, doit partir en Algérie. Ils resteront amis, même après leur séparation dans des entreprises concurrentes. Joseph est responsable de la création, il met au point les techniques, suit les progrès, invente, observe, se renseigne, voyage, innove. Tissu d'ameublement pour les décorateurs et les architectes, pour le Moyen-Orient et pour Versailles, velours bouclé « à la barre de fer », tissu « non-feu » pour les cinémas, tissus techniques pour des entreprises toulousaines liées à l'aérospatiale, système de dessin informatique, Joseph sait tout faire, aidé par des techniciens et des gareurs pointus et imaginatifs. Quenin grossit (les unités sont installées à Cuinzier et Panissières et à Lyon), se fait racheter par Lelièvre mais garde son nom. Lelièvre, envisage alors de racheter Tassinari, le grand concurrent, enseigne lyonnaise fameuse. Pour un esprit comme le sien l'expérience promet d'être stimulante, il redresse les comptes de l'entreprise en moins de deux ans, gère des licenciements inévitables dans de bonnes conditions. Après avoir organisé le passage aux 35 heures, Joseph estime avoir assez mérité de partir à la retraire.

 

Les anecdotes nées pendant ces années de travail passionné fourmillent évidemment, impossible de les citer toutes, il cite quelques moments forts : un moment critique quand, le tissu mural de 42 chambres du Martinez, à Cannes, mal posées par un sous-traitant indélicat, il fallut le remplacer en quelques jours (exploit qui se conclut par une confiance renouvelée et de nouveaux contrats), une fête monstrueuse, « 48 heures de fiesta » avec les ouvriers de toutes les usines rassemblés à Panissières, quand Quenin a été racheté.

 

Retraité depuis 2001, son veuvage récent, rupture terrible dans le fil de la vie, le pousse à multiplier les activités pour ne pas se morfondre. Outre que, chaque année, Joseph est sur les chemins de Compostelle, il crée avec des amis un atelier de tissage entier, pour des sœurs bénédictines au pied du Ventoux, il a aidé à la création du musée de la soierie et y intervient encore, se préoccupe d'ailleurs de transmettre la mémoire de son travail par tous les moyens : numérisation des archives de Tassinari et Quenin (quand il y travaillait), conférences, écrits (documents historiques sur le passé textile d'Ecoche, souvenirs croisés avec son ami Duperray), collections de documents et d'échantillons, etc. Au cours de nos rencontres, c'est un fait, nous contastons à quel point les textiliens de la région ont fait de leur passion le métier de leur vie. Pour le sage, c'est le meilleur moyen d'être heureux.

 

 

 

 

Journées Européennes du Patrimoine

 

Samedi et dimanche, les 17 et 18 septembre, de nombreuses personnes avaient bravé une météo peu amène pour visiter les sites charliendins à l'occasion des Journées du Patrimoine. L'équipe de « Portraits de Mémoire(s) » était invitée à participer à l'événement. Nous avions improvisé un assez joli stand dans la salle capitulaire de l'abbaye de Charlieu. Panneaux avec extraits des textes de Christian Chavassieux pour le site internet, exposition de photos de marc Bonnetin, vidéo d'une maquette de chanson sur une musique de Jérôme Bodon-Clair, présence des auteurs… Nous avons pu expliquer notre démarche à une centaine de personnes. Des contacts nombreux, des anecdotes prometteuses, des encouragements, des réactions positives, des personnalités passionnantes… Le coup d'accélérateur dont le projet avait besoin.

 

Merci à l'équipe de l'abbaye de Charlieu pour son accueil diligent et chaleureux, merci à la communauté de communes pour la réalisation du stand, merci à la société des Amis des Arts de Charlieu pour son invitation.

(photo Delphine Faquin)

 

 

Claude Mainaud - mercredi 29 juin 2016

 

 

Une enfance entre les métiers et les cartons de coton, le bruit des machines et la lumière des ateliers, il était logique que M. Mainaud se place dans les rails de l'entreprise familiale. Dix ans avant sa venue au monde, son grand-père transfère ses machines des Cordeliers au boulevard de Thiers, à Charlieu, avec sa femme et ses deux filles. L'aînée, Louise, une femme de caractère, prend bientôt la direction des affaires, investit dans plus de machines, embauche un directeur technique et transforme cet atelier, spécialisé dans le coton pour chemises, en entreprise aux talents plus larges, avec une section de tissu d'ameublement. On y travaille la viscose, la soie, le lin, le chanvre, des tissus plus riches, plus beaux, dans des largeurs plus grandes. De telles accélérations ont rythmé la vie de l'entreprise, notamment avec l'arrivée de Claude, le fils de Louise. Après ses études (brevet technicien textile à Roanne puis diplôme d'ingénieur textile à Lyon), le jeune homme veut partir en stages, mais la voix maternelle lui impose de rester dans l'entreprise familiale. Il accepte, à la condition d'appliquer sa vision moderne des choses. Nouveau coup d'accélérateur sous son impulsion : dépoussiérage du matériel et des habitudes, place aux nouveaux métiers automatiques, aux nouvelles possibilités des métiers de coton, à une qualité plus haute. La guerre est finie, les Français sont avides de se meubler, d'embellir leur intérieur ; le marché explose. Claude apprend avec sa mère l'aspect commercial du métier. Il a de l'entregent, il est doué. Les commandes affluent, les années 70 sont fastes au point qu'« on triait les commandes qu'on voulait » dit M. Mainaud qui évoque ce temps où il a fallu construire, agrandir, investir. Une progression jamais démentie et une offre de plus en plus diversifiée, puisque, par les hasards et les rencontres, il obtient pour l'entreprise Muguet-Mainaud d'habiller les fauteuils de cars de tourisme. Après quelques tâtonnements, une réflexion en équipe, les ateliers acquièrent une expérience qui permet de décrocher ensuite un énorme contrat avec Berlier-Saviem, « un véritable tremplin. » En 1991, après cinquante années de travail, il passe la main à son fils Laurent. Sans toutefois quitter son œuvre des yeux : il aide à la démarche qualité ISO 9002, en octobre 1996. Son goût pour le travail méthodique, la planification, son souci de la précision, rendent alors bien des services à l'entreprise.

 

Aujourd'hui, à 91 ans, Claude Mainaud s'adonne à la peinture et au dessin, pour lesquels il a toujours eu un grand intérêt. Des paysages de la région, des vues de la belle maison familiale où il coule une retraite heureuse, parfois des compositions allégoriques proches de l'abstraction, les toiles tapissent son atelier. Heureux de témoigner de son métier, mémoire infaillible, l'ancien chef d'entreprise qui fut aussi président du syndicat des tisserands de Charlieu pendant 12 ans, ne peut retenir son émotion quand il précise avec fierté qu'il n'a jamais licencié personne, qu'il n'a jamais été envoyé aux Prud’hommes, qu'il a toujours appliqué les décisions légales de salaires ou de conditions de travail. « Mes employés, c'étaient pas des ouvriers, c'étaient ma famille » dit-il, comme pour conclure notre entretien sur ce qui lui a paru, soudain, essentiel de transmettre.

 

Jeannine - vendredi 17 juin 2016

 

 

La date est gravée dans la pierre : 1885. L'année où le grand-père de Jeannine a scellé ici le manteau de la cheminée, dans la pièce principale. L'année où il a achevé la construction de sa propre maison, en pisé, la moindre pelletée de terre apportée à dos d'homme, jour après jour. Nous avons à peine le temps de noter ce détail que notre hôte, qui nous a salués chaleureusement sur le seuil, nous fait entrer dans la pièce attenante qui fut l'atelier où elle a quasiment passé sa vie. Jeannine est la dernière d'une dynastie de tisseurs à domicile, initiée avec son grand-père à l'époque des métiers à bras et de la soie. Son père prend le relais et, à la mort brutale de celui-ci en 1974, sa fille née en 1931, notre Jeannine, reprend l'activité. Elle connaît très bien ce métier, puisqu'elle a passé entre les machines son enfance, sa jeunesse, son travail de jeune adulte. La voici à la quarantaine, seule, mettant en route, recevant le « remettage », réglant, surveillant les machines que son père a rachetées à la première entreprise pour qui il travaillait, quelques années plus tôt.

 

Quand elle prit sa retraite, bénéficiant de la réforme qui permettait de partir à soixante ans, le travail était plus rare, c'était dans les années 90, le déclin du tissage était pratiquement accompli alors. Jeannine n'était pas artisan, elle était salariée à domicile, statut hybride qui offre l'avantage d'une paye sûre et d'une retraite minimale, mais ouvre déraisonnablement les horaires de travail. On fait corps avec le bruit des métiers dans la maison, on vit au rythme du claquement des navettes, on prend garde que les cendres du poêle ou les mouches de la campagne environnante ne viennent pas tacher le tissu synthétique qui est l'essentiel de la production… les journées sont vouées au métier.

 

Jeannine montre le sol de la petite pièce. Les fragments de dalle de ciment où s'ancraient les quatre machines, les restes de tomettes salies de graisse, l'espace gagné sur une ancienne étable où mourut la seule vache de la famille, la cloison qui enchâsse les nouvelles toilettes, en remplacement de l'édicule commun, en fond de jardin. Tous les fantômes d'une vie consacrée à ce métier qu'elle n'eut pas l'heur de choisir. C'est ainsi. Les mains froissées s'abattent sur la table de la cuisine où nous sommes installés à présent, martèlement du destin qui ne cessa de frapper à la porte de son existence.

 

Pierre - lundi 13 juin 2016

 

 

 

Pierre nous prie d'être indulgents. L'ancien atelier est en désordre, la petite usine a été dépouillée de la plupart des machines, des pièces démontées jonchent le sol, une voiture est garée vers l'entrée, des meubles sont venus s'accumuler dans certaines parties vidées, et les « sheds », ces toitures à pans vitrés caractéristiques, ne sont plus nettoyés. Le soleil n'y entre plus avec la même vigueur qu'à l'époque de l'activité de la petite entreprise familiale, quand la forte lumière d'été devait être parfois tamisée par un badigeon de chaux.

 

Ce sont les parents de M. Forest qui ont créé l'atelier initial, après la guerre. Ils travaillaient à façon pour Robin & Clairet, à Charlieu. En ces temps, nombre de familles tissaient à domicile dans la région. Leur production était récupérée par un rondier, un homme spécialisé dans la tournée des multiples ateliers du même genre que celui des Pierre. Pierre et sa femme ont repris l'activité de ses parents, lorsque ces derniers sont partis à la retraite. Cela s'est fait tout naturellement car ils travaillaient tous les deux dans le premier atelier, dont l'espace est encore visible aujourd'hui : une simple pièce, intégrée ensuite à l'espace plus vaste de l'usine fondée par le jeune couple. Sous son impulsion, l'entreprise familiale change d'échelle. Un bâtiment est construit, seize machines y tournent selon des horaires d'artisans passionnés : « Les 35 heures, on les faisait en trois jours » explique Pierre, sans forfanterie, comme une donnée qu'il faut intégrer pour prendre la mesure d'une vie, d'un métier. 45 ans de travail, de tissage de tous les genres, de la soie sauvage à la fibranne ou au Lurex, des fibres naturelles aux synthétiques, 45 ans de produits plus ou moins élaborés pour des entreprises devenues fidèles, comme Tassinari & Châtel, des donneurs d'ordre lyonnais qu'il lui arrivait de livrer lui-même, à Lyon. L'occasion de rencontres, de maintien du lien et de la confiance. 45 ans de métier et voici Pierre aujourd'hui, retraité actif, donnant des coups de main à des religieuses qui ont décidé de tisser la soie au pied du Ventoux, formant les guides du musée de Charlieu à la manipulation des métiers, accueillant les visiteurs du musée de tissage de Chauffailles*, ou offrant conseils et pièces mécaniques à un jeune garçon qui veut se lancer dans ce métier difficile. Après une vie de travail dans le textile, on ne se défait pas d'un lien aussi fort. Le tissu n'est pas qu'une technique ; nous comprenons que c'est un univers qui marque à jamais ceux qui l'ont investi.

 

 

 

 

 

* Lien : http://museedetissage.fr.gd/

 

Danièle Miguet - mercredi 8 juin 2016

 

 

Danièle ouvre la fenêtre de son bureau. La lumière déborde de la rue, s'épanche sur la glycine qui ouvrage le balcon, et entre dans la petite pièce avec les bruits de la ville. De cet étage, où furent installés les malades de l'hôpital de Charlieu assez aisés pour bénéficier d'une chambre particulière, on a vue sur la rue Jean Morel, la façade de l'hôpital et l'aile symétrique à celle où nous nous trouvons, à l'opposé. Danièle Miguet nous reçoit avec chaleur. Elle connaît notre démarche, était là dès les premières réunions. Passionnée de culture, conservatrice du Musée de Charlieu, elle est une personne-ressource pour notre projet, et c'est grâce à elle que nous avons rencontré plusieurs personnes déjà. Née à Lyon, elle a été co-conservateur d'un des premiers écomusées de province. C'était à Roanne, dans les années 80, il s'agissait de sauver les témoignages et les matériels de l'histoire industrielle de cette petite capitale textile. Une tâche difficile, commencée alors que la population tournait le dos à ce passé. Danièle n'a pas oublié que ses arrière-grands-parents étaient de simples ouvriers tisseurs (1) et elle a gardé une grande attention envers les gens de peu et leurs conditions de vie. Dans les années 90, elle fait quelques kilomètres au nord du département pour créer un musée à Charlieu : ce sera le musée de la soierie installé dans une partie de l’ancien hôtel-Dieu de la ville, bientôt suivi de la création du musée hospitalier. Le petit hôpital de Charlieu est encore « dans son jus » début XXe, quelques religieuses qui y ont officié apportent leurs témoignages. Danièle se rend à Paris pour défendre son projet devant une commission nationale essentiellement composée de conservateurs « Beaux-Arts ». L'urgence de sauver ce patrimoine, l'histoire populaire et sociale dont il témoigne, n'est pas à l'ordre du jour, mais des soutiens au sein de la commission, quelques personnes éclairées, et l'existence de meubles et tableaux intéressants, vont permettre d'aboutir. Depuis, Danièle a poursuivi sa carrière ici, fidèle aux lieux et aux artistes du pays, comme Armand Charnay, peintre paysagiste du XIXe siècle, injustement méconnu au niveau national, dont elle a présenté le talent animalier dans un colloque parisien, en 2013 et l’art du paysage, dans une belle rétrospective à Bourron-Marlotte en 2015. Chaque année, l'équipe des musées de Charlieu, sous la direction de Danièle Miguet, organise une exposition temporaire d’envergure, au dernier étage du bâtiment.

 

(1) Lire « Hortense et Jean-Marie, ouvriers tisseurs » Danièle Miguet, édition de l'Ecomusée du Roannais, 1986.

 

(2) Voir l'article que nous consacrons au musée de la soierie.

 

 Dominique Fulchiron - vendredi 13 mai 2016

 

Dominique Fulchiron nous reçoit dans une belle maison ancienne au décor inspiré. Objets, meubles, tableaux, combinent leurs différences de style et d'époques, pour suggérer au visiteur qu'il entre dans une histoire faite de toutes les histoires. Un lieu dont le caractère est sensible, malgré la pluie maussade qui mouille les pelouses et les buis, devant la bâtisse. Depuis quelques années, Dominique a fait de cette belle demeure une maison d'hôtes, installée à la sortie de la ville de Charlieu. Avant cela, elle était responsable commerciale pour l'entreprise de tissage Muguet-Mainaud, à Charlieu. Elle est une passionnée du patrimoine et, selon son propre aveu, considère le savoir-faire textilien de Charlieu comme tel. Elle est d'ailleurs secrétaire de la Société des Amis des Arts de Charlieu* et on la rencontre partout où l'art et l'histoire du passé de la région sont le sujet d'une conférence, d'une exposition ou d'un spectacle historique.

 

Comme nous l'interrogeons sur son métier, Dominique nous fait partager d'abord sa connaissance de tout le processus de fabrication du tissu, des bobines ou flottes de fil jusqu'au retour de visite après le passage chez l'ennoblisseur ou l'apprêteur ; de l'encantrage, moment où le tissu est caractérisé, phase délicate confiée aux ourdisseuses, jusqu'à la vérification des premiers centimètres de tissage, quand le métier qui vient d'être « garé », livre une « tirelle de démarrage ». Elle nous dit son admiration et son respect pour les hommes et les femmes qu'elle a côtoyés ainsi pendant des années. Les ourdisseuses, dont le travail est si particulier qu'il se transmettait de mère en fille, mais aussi les remetteuses, dont les doigts prodigieusement habiles disposaient les fils un à un dans les peignes, ou les noueuses, qui nouaient la chaîne sur la barre de nouage en un preste mouvement d'une seule main, geste mystérieux pour les non initiés. Nous voyons apparaître des tissus magnifiques, des fils aux couleurs chatoyantes. Dominique, pour convaincre le client d'acheter, devait, en présentant les tissus, connaître à la perfection les capacités de chaque discipline et la qualité des ateliers et jouer sur le côté goût français, ce qu'on appelle la "French Touch" ainsi que sur la souplesse de l'entreprise à l'écoute de ses clients. Elle se souvient avec nostalgie, mais sans amertume ni tristesse, de l'époque où elle a travaillé pour les plus grandes maisons françaises, américaines ou anglaises, quand elle rencontrait des éditeurs exigeants mais passionnants, avec qui elle adorait travailler, des personnes d'une grande culture, d'une distinction égale aux produits et aux créations qu'ils élaboraient ou commandaient. Elle évoque aussi les nombreux déplacements professionnels, dont les salons, où il fallait présenter des nouveautés, des créations, des combinaisons techniques inédites, montrer son savoir-faire, observer la concurrence, connaître les dernières tendances, et qui l'ont beaucoup fait voyager : en Italie, au bord du lac de Côme, à Bruxelles, près de l'Atomium, à Francfort, à Paris-Villepinte, en Europe et aux Etats-Unis.

 

Dehors, la pluie fait une pause, ce n'est pas encore le grand soleil que nous espérons, mais une lumière subtile, égale, qui enveloppe avec délicatesse les échantillons étalés sur la table devant elle. Nous mesurons la chance que nous avons eu de passer ce moment avec elle. C'est en professionnelle qu'elle est restée, en amoureuse de la beauté des choses, que Dominique Fulchiron nous a reçus.

 

 

* Association charliendine plus que centenaire, reconnue d'utilité publique et qui s'est donnée pour mission la sauvegarde, l'animation, la mise en valeur et la recherche des monuments historiques, avec bien sûr le soutien aux musées de Charlieu, l'animation et la mise en valeur de l'abbaye bénédictine du IXe siècle et de l'ancien couvent des Cordeliers du XIIIe siècle, mais aussi tout le patrimoine du Pays de Charlieu Belmont.

 

Claude Massieye - mercredi 11 mai 2016

 

Claude Massieye nous reçoit. Un sourire sous les lunettes, des histoires plein la musette. A peine installés dans son bureau, il nous raconte sa vie d'ingénieur en commençant, logiquement, par l'enseignement qu'il a reçu dans les années 70 à l’École supérieure des Industries textiles de Lyon. Son métier l'a conduit à travailler pour les tissus haut de gamme des marques françaises (Bianchini Ferier, par exemple, dont certaines collections étaient signées Raoul Dufy) et internationales les plus prestigieuses, mais aussi plus tard pour les marques de vêtements de sport, tissus extrêmement techniques, avec la responsabilité de commandes gigantesques. Ce parcours de technicien l'a entraîné à travailler au sein de plusieurs entreprises, loin de Charlieu, loin de la France, jusqu'au bout du monde : Maroc, Chine, Corée, Thaïlande, Vietnam, Taïwan... Ingénieur, directeur technique, directeur de bureaux de création, puis formateur, et enfin consultant, capable de faire des audits d'entreprises importantes, il est aujourd'hui à la retraite. Mais ce passionné n'a pas cessé pour autant de s'intéresser au monde du textile et forme des stagiaires du Musée de la soierie. De sa vie au contact des entreprises, il garde le souvenir des difficultés, des réussites, des moments de fièvre, de doute, de la complexité d'un métier aux vastes possibilités. C'est d'ailleurs cette complexité qui faisait le charme de son métier, et le régale toujours. Il faut le voir jubiler en exhaussant de ses classeurs les échantillons de matières et de textures, montrer leur variété et leurs fantaisies, expliquer avec amusement ou admiration les combinaisons de techniques les plus improbables pour obtenir tel effet de moire, tel craquant ou matelassé, tel coloris. Il montre encore d'autres tissus, extirpés de sacs où ils se mêlent. Ceux là ne sont pas encore classés ; ils lui arrivent de France, des États-Unis ou d'Angleterre, donnés par des entreprises qui, à sa demande, lui confient des échantillons qu'il présentera aux stagiaires qu'il forme. Claude Massieye n'en a pas fini avec le textile, avec une technique qui est toute sa vie et, comme lui, se repense infatigablement.